« Pourquoi j’ai écrit le livre Les Mythes fondateurs de l’antisémitisme. De l’Antiquité à nos jours » ? par Carol IANCU

Creation Category: 

« Pourquoi j’ai écrit le livre Les Mythes fondateurs de l’antisémitisme.

De l’Antiquité à nos jours » ?

Allocution prononcée le 19 mars 2019, à Paris, dans le Grand Salon de la Sorbonne, lors de la

remise du « Prix Seligmann contre le racisme » pour l’anné 2018


"Le livre de Carol IANCU, Les Mythes fondateurs de l’antisémitisme. De l’Antiquité à nos jours (Editions Privat, 2017, 10 rue des Arts, BP 38028, 31080 Toulouse Cedex 6) a reçu la mention spéciale du jury du « Prix Seligmann contre le racisme 2018».

Nous publions ci-joint, allocution prononcée par le professeur Carol IANCU dans le Grand Salon de la Sorbonne, le 19 mars 2019.» 

 

"Cartea lui Carol IANCU, Les Mythes fondateurs de l’antisémitisme. De l’Antiquité à nos jours  (Editions Privat, 2017, 10 rue des Arts, BP 38028, 31080 Toulouse Cedex 6)  a primit mentiunea speciala a juriului «Premiul Seligmann contra rasismului 2018». 

Publicam alaturat, alocutiunea pronuntata de Profesorul Carol IANCU în Grand Salon de la Sorbona, marti 19 martie 2019"

Résultat de recherche d'images pour "carol iancu"

Monsieur le Vice-Chancelier des Universités de Paris,

Madame la Ministre,

Monsieur le Grand Rabbin de France,

Mesdames et Messieurs les membres du jury,

Mesdames et Messieurs,

Il m’est agréable d’adresser mes remerciements aux membres du jury qui ont décidé d’attribuer une mention spéciale au livre « Les Mythes fondateurs de l’antisémitisme. De l’Antiquité à nos jours », et à la Chancellerie des Universités de Paris d’avoir bien voulu m’inviter pour en faire une brève présentation. Dans mon allocution je me propose de répondre à trois questions :

a) Quelles sont les origines de ce livre ? ;

b) Quels sont les principaux aspects de la problématique abordée ? ;

c) Dans quel but ai-je écrit cet ouvrage ?

 

a) Quelles sont les origines de ce livre ?

L’origine lointaine remonte à un moment précis de mon enfance. J’avais 8 ans, je vivais dans une petite bourgade de Moldavie, dans l’un des derniers shtetels (mot yiddish qui désigne une localité avec une nombreuse communauté juive), aujourd’hui disparu. C’est alors que j’ai découvert une légende relative aux Juifs. En effet, à l’occasion de la Pâque juive, j’ai offert à mon meilleur ami et condisciple, fils de paysans pauvres d’un village voisin, une galette de pain azyme. Il a hésité à en prendre, en me posant cette question inattendue : « N’y a-t-il pas du sang là-dedans ? » Effrayé, j’ai aussitôt rompu la galette et commencé à en manger. Rassuré, mon ami a fait de même. Rentré à la maison, j’ai raconté d’un trait ce qui s’était passé à l’école à ma mère qui, d’une voix douce mais ferme, m’a fait savoir qu’« eux » - certains chrétiens -, croyaient dans cette affabulation, selon laquelle, pour la confection du pain azyme, les Juifs utilisaient du sang humain qu’ils mélangeaient à la farine et à l’eau…

Ainsi, au XXe siècle, dans les années 1950, dans la République populaire roumaine, cette terrifiante légende médiévale était toujours vivace. Il n’est pas exagéré d’affirmer que cet événement m’a poussé plus tard vers l’étude de l‘histoire, et plus particulièrement de l’histoire des Juifs et des relations judéo-chrétiennes, en tenant compte du poids des mythes.

Une autre origine doit être cherchée dans mon engagement dans l’association des Amis de Jules Isaac où j’ai assumé pendant près de trois décennies la charge de secrétaire général, qui m’a permis de connaître la vie et l’œuvre de ce célèbre historien. Il a joué un rôle exceptionnel dans le combat contre l’antisémitisme, c’est lui le premier qui a dénoncé « l’enseignement du mépris » et « le système d’avilissement », deux termes devenus classiques, mais qui lui appartiennent. De même c’est lui, qui a fondé en 1948, l’Amitié judéo Chrétienne de France. Par mon livre, j’ai souhaité, en lui rendant l’hommage qui lui est dû, poursuivre son combat, poussé aussi par la permanence et la violence des manifestations antisémites.

 

b) Quels sont les principaux aspects de la problématique abordée ?

Comme indiqué dans le titre, je n’ai pas voulu écrire une nouvelle histoire de l’antisémitisme, mais de ses mythes fondateurs, depuis l’Antiquité et jusqu’à nos jours. Dans cette perspective, je me suis appesanti d’abord sur l’aspect linguistique des termes employés.

Celui de « mythes » est compris dans son acception usuelle, en tant que « fiction », « fable »,  «invention de l’esprit », représentation d’un concept faux, mais généralement admis par tous les membres d’un groupe. En liant ce mot à celui de l’antisémitisme, il doit être perçu comme une recréation imaginaire d'une réalité fantasmée mais toujours accusatrice des Juifs. Les mythes fondateurs de l'antisémitisme sont, selon moi, « la projection de complexes engendrés par l'intolérance à l'égard de l'altérité juive ». L’antisémitisme, terme employé couramment pour désigner « la haine des Juifs » est apparu seulement à la fin du XIXe siècle. Il a été précédé par d’autres, les plus courants étant l’antijudaïsme qui comporte deux coordonnées principales, religieuse et sociale, et la judéophobie, forme particulière de la xénophobie, le rejet de l’« étranger », symptôme d’une perversion du rapport à autrui. L’antisémitisme en tant que phénomène moderne se nourrit de tous les griefs de l’antijudaïsme, mais comporte une donnée supplémentaire et « originale » : le racisme. Voici pourquoi, pour le définir, j’ai proposé l’équation suivante : « antisémitisme = antijudaïsme + racisme ». L’antisémitisme désigne le racisme antijuif, bien que les Juifs ne soient aucunement une « race ». Au XXe siècle, l’antisémitisme s’est «enrichi» de nouveaux aspects, parmi lesquels l’antisionisme, le révisionnisme et le négationnisme. La variante antisioniste, devenue politique officielle en URSS, dans les pays du bloc soviétique et dans le monde arabo-musulman, dénigre le mouvement national juif qu’est le sionisme, et l’assimile à l’impérialisme et même au racisme! La variante révisionniste tente de minimiser le nombre des victimes et l’ampleur de la Shoah, tandis que la variante négationniste vise à nier la réalité même de ce phénomène unique. Une fois établie la différence entre les diverses formes de l’aversion à l’égard des Juifs, j’ai expliqué pourquoi il ne faut pas souscrire à l'idée fausse et souvent répandue de l’« éternel antisémitisme». J’ai essayé ensuite d’observer cette haine qui s’est développée dans deux religions et civilisations issues du judaïsme : le christianisme et l’islam, dans la perspective des légendes accusatrices. Les mythes fondateurs de l’antijudaïsme chrétien théologique – le « crime du déicide », le « rejet d’Israël », la «dispersion comme châtiment divin de la crucifixion », le « judaïsme dégénéré » – se retrouvent déjà dans les Évangiles et surtout les écrits des Pères de l’Église. Certaines de ces accusations classiques sont entrées dans les codes juridiques pour justifier en quelque sorte la législation antijuive... D’autres effroyables calomnies ayant vite acquis la valeur de stéréotypes ont jailli à l’époque des croisades : «profanateurs d’hosties», «auteurs de meurtres rituels », « empoisonneurs de puits », «porteurs de peste ». Les Juifs médiévaux sont devenus des parias de la société chrétienne, des êtres discriminés dans la société musulmane, qui, en les accusant d’altérer le sens des paroles révélées, leur imposa le statut inférieur de « dhimmi », stigmatisés par des signes  diffamatoires aussi bien en Orient qu’en Occident. Nombre de mythes comme le « Juif perfide » ou le « Juif démoniaque » se sont maintenus tels quels jusqu’à nos jours, d’autres en se recyclant, en passant d’une civilisation à l’autre. Le mythe médiéval chrétien du « meurtre rituel » est repris dans le monde arabo-musulman, avec un léger changement : le besoin de « sang chrétien » est remplacé par celui du « sang des non-juifs ».

L’«empoisonnement des puits » est lui aussi recyclé et modernisé. D’après la nouvelle accusation qui vise les Israéliens, il ne s’agit plus d’empoisonner des puits, mais le sang avec le virus du sida, de répandre des nourritures avariées, des produits empoisonnés et des matières radioactives parmi les populations arabes en général et palestiniennes en particulier.

L’antisémitisme moderne se caractérise par de nouvelles affabulations : le « complot judéo-maçonnique », la « conspiration juive mondiale », les Protocoles des Sages de Sion, le plus célèbre faux de la littérature antijuive, enfin le « complot judéo-bolchevique », composante constante de l’idéologie nazie. Après la guerre des Six Jours (1967), un « nouvel antisémitisme » revigoré par le négationnisme s’est manifesté par des mythes nouveaux ou «recyclés » : le « complot sioniste mondial », le «sionisme = racisme », la «collusion sionisme-nazisme», les mensonges scandaleux à propos d’Auschwitz. Un phénomène qui s’est radicalisé par la montée de l’islamisme dans les pays arabes les plus hostiles à Israël et dans certains milieux de la diaspora musulmane occidentale, manifestée en France par une vague d’attentats antisémites à partir de 2000. Le tout « nouvel antisémitisme » d’aujourd’hui est le résultat du double antisémitisme de l'Europe et des pays arabes et musulmans qui se nourrissent l’un l’autre ; il perpétue des archétypes éculés du « vieil » antisémitisme autant qu’il consacre des thèmes modernes alliant l’antimondialisation et l’antiaméricanisme à la détestation d’Israël et du peuple juif.

c) Dans quel but ai-je écrit cet ouvrage, qui a connu grâce à la direction des éditions Privat, cette deuxième version revue et augmentée ?

J’ai souhaité à travers une ample synthèse faire ressortir surtout les mythes du « nouvel » antisémitisme, avec des exemples puisés non seulement en France et dans les pays de l’ancien bloc communiste, mais aussi du monde arabo-musulman, attirant l’attention sur les dangers du racisme antijuif et sur la culture de la mort de l’islamisme terroriste jihadiste. Des textes nouveaux sont consacrés au déroulement de la Shoah dans les pays de l’Europe du Centre - Est, pour mieux faire connaître l’ampleur de la catastrophe du judaïsme, et pour mieux faire comprendre la persistance des mythes antijuifs ancestraux après 1945. Mythes perpétués non seulement dans les lieux où habitaient les survivants de la Shoah, mais aussi dans de vastes régions où le judaïsme a été entièrement éradiqué. Je me suis investi dans une étude approfondie des racines de l'antisémitisme afin de mieux les comprendre pour mieux les combattre. Par cet ouvrage, je me suis attelé à la déconstruction des stéréotypes antijuifs, soubassements des mythes fondateurs de l’antisémitisme. Parmi les préjugés qui ont la vie dure, et qu’il faut constamment déconstruire : le Juif est celui qui possède de l’argent, qui est riche, qui est capitaliste, qui est immoral et dont la religion même est immorale ; le Juif qui fonctionne en réseau et serait à l’origine de tous les complots, judéo-maçonnique, américano-sioniste, et enfin du complot sioniste mondial. Il s’agit d’un combat permanent, dicté aussi par le caractère irrationnel de l’antisémitisme. Dans ce combat, des représentants du monde enseignant et associatif ont pris déjà leur part. J’y ai émis le vœu que leur nombre s’accroisse et qu’aux côtés des enseignants, des animateurs, des éducateurs, des responsables des médias et autres leaders d’opinion, se joindront de plus en plus d’intellectuels et décideurs politiques.

Dans le contexte des tensions internationales actuelles, l’antisémitisme et le racisme risquent, hélas, de ne pas faiblir. C’est donc avec une vigilance accrue qu’il convient d’envisager l’avenir : l’objectif de cet ouvrage est aussi d’alerter et d’appeler à la prudence.

Monsieur le Vice-Chancelier des Universités de Paris, Mesdames et Messieurs, je vous remercie de votre attention.