FRENCH POETRY

« LOUé SOIS TU, PERSONNE» (Paul Celan), par Jean Paul Gavard Perret

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Pourtant il lui parle. Malgré et grâce à elle, depuis elle, d’elle et vers elle. Il parle toujours de lui-même dans sa chose la plus propre sans jamais transiger de l’inaliénable singularité qu’il lui accorde et qui le « convoque » vers elle. Il tente de la parler et à travers elle de parler. Il parle de ce qui le provoque. Comme convoqué par son éternel retour (cela n’a jamais lieu et toujours de nouveau), son éternelle absence.
 
Chaque fois une seule fois, le chaque-fois-une-seule-fois faisant loi, loi du genre par ce qui toujours tient tête au genre. Une telle rencontre l’a mis en présence de lui-même… Ce n’est pourtant pas le désir qui l’emporte : ni le désir de la louer ou celui de la bénir.
 
S’adresser à elle comme s’adresser à personne. Ce qui ne revient pas à s’adresser à personne. Parler à personne, à elle, dans le risque, chaque fois qu’il n’y ait personne. Qu’il n’y ait personne à et pour bénir n’est-ce pas la seule chance de bénédiction, le seul acte de foi ?
 
Perdue, toute proche. L’éloignement la sauvegarde. Au milieu de tant de pertes demeure seule la langue des messages. Cendres de l’état séparé. Une telle limite ne signifie pas l’échec, encore moins la nécessité de renoncer. Provenance commune et effacée. Possibilité d’une « il(e) ».
 
Il témoigne de l’universel au titre d’une singularité, au nom d’elle, vers lequel il se doit de faire un « pas ». Sans se rapprocher, sans échanger, sans être assuré d’un passage. Est-il assigné à elle ou au même ? Habitant sous le même vent contraire, à travers la frontière barbelée du langage, grâce à elle.
 
Passage de l’autre, vers l’autre, respect du même. D’un même qui respecte l’altérité de l’autre. Tous les deux des étrangers l’un pour l’autre et pour d’autres encore. Les tiers. Les deux – tous deux, l’un comme l’autre. Ce paradoxe se mesure au regard d’une mesure de l’être : disposition du trop et du trop peu.
 
Errance spectrale des mots. Tout ce que va vers elle : la « redevance ». Partage des mots depuis le premier envoi perdu dans le temps. Expérience de la langue, de la marque, du trait. Intense familiarité avec l’inéluctable présence de spectre. Expérience de bénédiction et de purification. Parole à circoncire – entendons parole ouverte, donnée à ouvrir.
 
Marque d’alliance  qui estampe l’appartenance et l’exclusion. Surgissent ainsi les deux sens du mot partage : anneau et coupure. 
 
Comment peut-on rien écrire ? Comment peut-on écrire encore ?
 
 

 
 
Il sait qui lui manque – quelqu’un de vaguement précis. De sorte qu’il ne sait ni où ni quand sourire. Il l’imagine trouvant le temps utile sans avoir à y penser. Couper une feuille avec gravité, massicoter. Dehors des gens reviennent du marché en mangeant de gros raisins. La boussole est restée sur la table à côté d’un pastèque qu’elle ouvrira en deux pour regarder sa profondeur rouge fixée solidement à des clous noirs. La nuit la lune descend chez elle, longe les miroirs essoufflés pour ranger les sifflet du vent. Au matin les dessins d’artistes aux noms gravés en bas reprennent leur expression commune. Il y a même affiché un poème hors de ses mots devenus capitaux invisibles. Bon ça en temps de crise.  Cartons, digipaks de CD, de grands verres très minces. Elle a juste pris le temps de se regarder dans la glace. Mais sa précipitation n’exclut jamais une sorte de perfection. Cela lui permet d’être l’inconnue dans le monde. Elle a reçu encore un message ce matin. Il revient toujours sur le même sujet pense-t-elle. Il croit que la répétition est d’avance un changement mais il se gourre. Puis elle se dit que de toute façon ses mots vont leur propre chemin, plus loin que sa volonté vers des sources secrètes qu’elle connaît trop bien. Parfois ces messages s’agenouillent devant elle sans qu’elle le sache ou se cachent derrière pour regarder sa nuque. Elle est maintenant sur le quai de la gare TGV avec des gestes profonds, solidaires du refus d’avouer. Ses cheveux cachent le monde ou plutôt le remplacent.

Dans les pays chauds/In țările calde, de Victor Tvetov

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Dans les pays chauds

 
Dans les pays chauds
tes pensées maman
volent comme des hirondelles
je les attrape en vol subrepticement
sur la langue
j'ai le goût amer de l'encre
et je sens le besoin
de me reposer
mais il est tard
et les oiseaux migrent dans les pays chauds
sur leurs ailes tombe la brume
comme le duvet fin du peuplier
et moi,dans ma veste marron
avec la ouate qui s'échappe sous les bras
je me dis
que tout ira bien
pour cela j'arrache une carotte
je l'essuie sur la veste
je croque un morceau
et je réfléchis
à l'odeur fraïche
de l'herbe verte.
(Traduction par Angela Nache Mamier)

TROIS FRAGMENTS POUR MARINA, par Jean Paul Gavard Perret

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LE SILENCE
 
Sort-on de l'enfance lorsqu'on s'avance pour porter le cercueil de son père ? On l'a vu étendu, paupières luisantes, ses mains blanches comme de la pâte, enchaînées par un chapelet. Derrière nous, les parents plus éloignés, les amis, les connaissances. Devant :  le cercueil à têtes de visses coiffées et la croix brillante. Avant il y a eu sur son front d'igloo un baiser déjà absent à l'absence avant qu'on enfonce les visses dans le glacier. Pendant la cérémonie le curé força à chanter. Au cimetière visages presque  joyeux  pour regarder le soleil. Mais sentir sur le cou la secousse de la corde qui faisait glisser le cercueil dans la fosse commune avant qu'il se noie sous la tourbe et les pierres. Rester muet à la vue d'une femme qui pleurait derrière la grille. Géant endormi, mamelles dépossédées. Se sentir soudain étouffeur de serpents, nettoyeurs de trophée. Sort-on de l'enfance parce qu'on a porté le cercueil de son père ?
 
LIMITE
 
Quelle force si ce n'est celle du vide ? Ce que nous écrivons nous ressemble mais comme une semelle refaite : en déduction, en déficit. Cela colle ou est rejeté. On attend de voir dans une provisoire éternité. De toute façon exister dans les mots reste une forme d'absence ou un ridicule spectacle que l'on donne à nos détritus.
 
La vie dispose de toutes les couleurs, l'écriture ne connaît que le noir : c'est ce qui sépare le peintre de l'écrivain dès le lever du soleil. Un jour le noir nous suffoque.  Seul l'ignoré volontaire devrait faire surface. Mais on fait l'impasse dessus en le nommant inconnu. L'écriture prend donc appui sur le vide.
 
Ce vide nous vide. Il faudrait au moins pouvoir donner pour vrai une partie de la vérité qui l'identifie : un pas le plus proche possible du gouffre où l'on glisse. Franchir pour cela le bord : ce n'est pas un obstacle. Seul la logique veut faire croire le contraire.
 
Sans doute la ressemblance avec qui nous sommes n'est qu'à l'écart des mots, de leurs bruits et même de leur exigence. Mais que sommes-nous sinon des mots d'encre et d'ables obtus, des mots errants qui n'ont même pas la force de devenir paroles. Le  mot dans la mort des mots, le texte dans la mort du texte. Au bout peut-être la transparence. En avant, doute.
 
Le texte n'est jamais écrit, l'histoire n'est jamais racontée. Rien ne devrait s'écrire dans le souvenir (passé) ou le désir (futur). Le texte c'est l'errance. L'errance est anxieuse recherche de ressemblances. L'oubli est leur disparition,  c'est là où l'on commence à se rassembler.
 
Tu te répètes, tu parles toujours de la même chose : je vieillis.
 
UN ETE 67

 
Là où les saules palissent, la marque de vaccin sur sa cuisse : O qui guérit leur écorce dans l'odeur maternelle de mouillé et de marrons glacés. Ombre vert vif de l'été chargé de papillons et de champignons gonflés comme des selles de cuir. Coin tranquille, derrière le mur lourd, terrestre au crépi gratiné et granité. Odeur de pipi de chat mais qu'importe : presser une groseille sur sa main juste pour la lente brûlure de son jus. Je lèche son pouce, elle me donne l'onction. Elle ma terre d'ombre, la tachée jusqu'à la perfection. Pulpe de la baie, incandescence d’une sonate ouverte aux rites amoureux  sans s’incliner vers l’effroi Elle enveloppe de brumes, mais demeure lumineuse, n'étant que nos cœurs qui battent.
 

SOLITUDE par Jean Paul Gavard Perret

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Ecartée la solitude subie, retenons celle qui est choisie. Elle est porteuse d'une conversion comparable à l'intime d'une source profonde. Son gisement réside assez loin au fond de soi pour se perdre de vue, délesté de tout et sans avoir rien non à supporter mais à défendre.
 
Peu importe les manques venus en voisin. A la façon de ne plus les cabrer, se devine un autre à soi-même. Mais sans voiler ce qui reste de soi : celui qui est de l'attente de l'autre seul capable de compléter le visage.
 
L'exigence de cette solitude n'effarouche plus. Il ne faut pas l'interrompre et juste partager le récit, lorsqu'elle y consent, de ses vagabondages. A son retour  disposer d'elle avec quelques menus indices de son  arrivée. Déplacements d'objets, fleurs nouvelles dans un vase. Je sais désormais que tout ce qui est elle est mien.
 
 

La nuit de l'hippogriffe IX

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Emptiness Vide


les silences s'affalaient lentement
sous le plafond des cieux
près d’un nuage égaré en plein jour

et l’hippogriffe mangeait l’amertume étrange
en tant que le vent
s'échouait à la mer du sable
comme un ange ébène

les échos
d’un autre tremblement de ruines rougies
cassaient les failles de l’espace
entre les deux mondes inconnus

soudain
l’hologramme de la licorne d’or
se matérialisa
pour quelques secondes
devant lui

un jour tu trouveras l’archétype de l’âme
entendit encore et encore l’hippogriffe
et l’armorial du temps
prit une teinte insolite d’amarante

tous les vivants incolores
tombaient abîmés
comme des semences d’eau en flammes

sans éclat
les larmes du sable enlisaient
imperceptiblement
les ailes de l’hippogriffe

MUR DEVORANT par Jean-Paul Gavard Perret

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Le poinçon de la nuit grave nos signes et imprègne les corps séparés : je ne tente que son vice de forme qui déplace un revers halluciné. L'écriture est un brunissoir sur la flèche du temps. Elle l'ébarde avec le cri qu'elle épure et étreint. C’est une autre façon de fuir en glissant. Comment sortir la main du four et épépiner la rancœur ?
 
Dans le galimatias que j’expulse, le matricule erratique n’est qu’un orvet dans un marécage. On n’a beau dire qu’on oublie mais le texte nous restreint dans ses mailles enfantines qui n’oublie pas l’odeur des maîtresses d’école et du poivre de leurs dessous.
 
Je ne dois rien, je le fais, l’encre devient invisible mais soude la persécutée à son persécuteur. La flamme ne s’assoupit jamais. Fonte et refonte. Eboulis. Pierre après pierre, sans en venir à bout. Chantier de courts fragments : parfois par fatigue, parfois parce que le force ne suffit pas.
 
Venir buter au même endroit jusqu’à ce que cela cède. Année après année on ne peu pas savoir qui aura raison d’un peu plus de patience ou de l’inertie. On ne se libère pas : on abandonne seulement peu à peu du terrain. Le mur qui l’entoure est plus fort, il nous enkyste. Nous sommes déjà pierre mais se débattant encore pour ne pas devenir inerte. Le grand livre serait de l’autre côté du mur où nous serons jamais.
 
Les mots ne sauvent pas (il faudrait pour cela que chacun pèse autant qu’une pierre), ils retardent un peu la fin.
 
 

La nuit de l'hippogriffe VIII

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Disclosure - Révélation

 



nous ne sommes pas seuls dans le désert
comme les guerriers sans abri

et les traces de la licorne d'autrefois
imprègnent la voix amère des mortels enterrés vivants
ressemblante aux pierres bleues
d'un seul jardin aux pommes d'or
plus éloignées que les étranges mégalithes
sans souffle au-delà du ciel

les chemins abandonnent
l'ombre de l'hippogriffe en survolant
ses eaux blanches du silence
dont le sphinx mange inlassablement les échos
nous ne sommes pas seuls dans le désert

les îlots du vent tremblent griffonnés
toute la faiblesse de son essor
et n'étaient plus en mesure d'entendre
les récits des témoins qui ont été perdus
à travers les sillages de l'espace

la clairière des étoiles lointaines
affleure tardivement

en tant que l'hippogriffe plongeait
dans les ondes des cumulus

vu de derrière au poitrail ensablé
son souvenir s'éteignit ce jour-là
au solstice d'hiver.

M. OU LA FEMME D'AILLEURS. BORD D'OUBLI, par Jean Paul Gavard Perret

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M. OU LA FEMME D’AILLEURS
 
BORD D’OUBLI
 
 
Femme d’ailleurs, effacée de la fresque commune
Yeux errant dans le courant d’air de la gare de Valence
Et dans les sirènes des gourous
Pancarte tournée vers maldonne.
Soleil insolent sur ses disparitions
Et l’écharde rouge de sa gorge de bouvreuil.
 
Les ronciers gagnent l’enclos des mutismes
Et es pauvres réponses, les trous des haies.
Appuyée au vent elle avance dessillée vers l’éclipse.
 
 
Il est tard, il abandonne la délestée, la presque douce.
Dernière mue aux seuls passereaux
Qu’ils en fassent pitance pour leurs migrations
Laissant la place nue.
 
Parois et répons du versant lucide
Persiflage de sœur écho.
Franchir ce désert de raison chiffré de froid.
Le sable soulève les muselières :
Sous les phrases grises où est le point d’eau ?
 
Mots chuchotés
Bouche contre nuit
Encoches dans le mur
Au bord des ombres.
Matin perdu qui pénètre les os
Comme un enfant dans sa ménagerie de verre.
 
Le temps d’une image ou de son reflet
Ouvre un dernier mot
Fruit d’épilogue à la chair émue.
 
Prolongez le corps du fleuve
Fracturé d’éclats.
Dans le vif du tumulte intime
Le ressac aux saignées fertiles.
 
Allez plus avant dans ce corps à corps
Mêlé de violence contre votre peur.
Votre silhouette sous les salves.
Entre deux mondes
Le pont du récit noyé n’en finit pas.
Monte une lumière qui affleure au bleu de l’oubli.
 
Ne vous retournez pas.
Le son va être coupé
Dans la couche blanche de l’histoire
Coulée à même le corps et ses dramaturgies errantes.
 
Le silence vous efface
Eloignez vous de sa silice
Laissez sourdre les mots pour celui qui passe.
 
Ici les eaux se séparent
Plus loin, plus lente allez à l’équinoxe des oublis
Accordée au flux et au reflux.
Vos ombres vous poussent hors champ
Soyez la vigilante.
 
Hors sillage un vieil homme vous a parlé
A travers sa propre histoire errante.
Seul filtre parfois le chant de l’Aleph.
D’un adieu l’autre
Jardin de fable
Maison aveugle où cogne aux vitres une abeille ivre.
 
Les dernières phrases flottent orphelines.
Au fond des images, sépia d’une robe.
Aux vieux miroirs tremblent les secrets.
 
Au fond de l’impasse
L’ombre d’un fou sur l’asphalte.
Poupée de son dans un puits de fatigue.
Femme d’ailleurs effacée de la fresque commune.
 
 

EXEAT, par Jean-Paul Gavard Perret

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Ne sois pas triste au crépuscule si les anges au masque anonyme replient leurs ailes de satin noir sous un manteau de givre. La pensée bouillonne à la croisée du bleu de ciel et celui de la mer. Au centre l’île frémit d’aise. J’y pense à toi et cette pensée bouffe l’ombre. Brise encore ta chrysalide, brûle toi au désir : ni véritables, ni illusoires tes ailes sont d’orchidée ou de feu. Tu reviens de loin serrée dans ton costume d’éclipse. Le cœur en charpie combien de fois tu tournas en orbite autour d’un soleil passager ?
Mais ton temps est toujours libre et tes piques de foudre signent ton art de vivre. Il faut toujours oublier les trahisons pour ne pas se tarir. Ta nature est ainsi : éros de l’esprit qui reprend vie. Au milieu des jeux de l’oie truqués tu fixais le silence, il te faut poursuivre les miettes de feu. Dans le déchirement délicieux des phosphènes dorés monte ta quête sur le carrousel de l’absence où brille la lampe de la caverne du cœur. Ton corps à ciel ouvert, sois patiente. Revis ta vie, suscite tes folies artésiennes. Il faut toujours du temps afin que le désir torréfié ruisselle de lumière. Conserve la nostalgie de l’autre que tu ignores mais dont chacun de ses pas t’appelle par ton nom et imprime une entaille pourpre dans la nuit. L’attente est déjà plénitude. Dans les malles perdues nous sommes tous contenus..

La nuit de l'hippogriffe VII

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 L’étoilerie



Le temps n’est pas le bout du rêve
il est du rêve

contempla l’hippogriffe
et le désert gémit au-dessous de lui
comme une âme
à travers des vécus d'abandon

le temps prit des étoiles de plus en plus
cette tempête de sable en arrière de l’espace
et l’effet qui en découla
dans toute la maladresse du hasard

le son était tour à tour choisi par l’espace informe
dévoré paisiblement
quand il perçut le frisson du sable

le prône céleste tomba
parmi les murs du vent
qui sont astreints foudroyants
en donnant la matrice de formes abyssales

les pensées de l’hippogriffe accouchaient
lentement
ses novas de la solitude

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