FRENCH POETRY

La nuit de l'hippogriffe VI

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Abandon hope, all ye who enter here

 



l’Hydre tua d'un seul regard
quelques mortels et rajeunit
le sable devint gris foncé
puis rouge comme ses yeux
son visage d’enfer s’imprégna partout
et le désert soupira comme un vivant incolore
jusqu’au bout du monde

tout simplement
les épiméliades mangèrent
les pommes d’or empoisonnées
et l’oasis se métamorphosa,
tremblant longtemps

les âmes perdues
emportées par la tempête
restèrent sans équilibre

il n’y a aucune espérance dans le désert
sauf la Voix du Sable
sauf la Mort du Soi

et l’hippogriffe pensa aux sages peupliers noirs
vus sous d'autres cieux
écoutant la chanson des psamides insouciantes
alors ses ailes laissèrent tomber
une seule plume
comme un cri bleu
de solitude.



"Abandon hope, all ye who enter here" = "Vous qui entrez, laissez-là toute Espérance" (Dante in The Divine Comedy).

FRONTIERE. Qui que vous soyez vous êtes. Portrait de Marina. Mon attention, par Jean-Paul Gavard-Perret

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Saveur des mains, réseau d’heures sur l’opale des jours. Elle dresse des racines pour libérer la lame reflet d’une aube nue. Lignes noires afin de jeter la lumière en dentelles contre l’ombre.
 
Déchirée dans l’appel muet, presque impossible. Laiteuse elle devient la gerbe et porte sa maison. Mais de la vie suppliciée revient l’enfant en elle d’au milieu des orties bleues de la mer. Elle les arrache comme la mémoire à sa chair.
 
Drap ouvert à l’attente lorsqu’elle ferme le livre où chaque page blanche poignarde le cœur. Bouts avides de succion, odeur sauvage du féminin. Sur sa cuisse toute l’eau de la terre et contre la fracture, l’unique lèvre de l’onde.
 
Ne plus porter la mort au feu. Femme acidulée, acidifiée de menthe (dans sa sève les senteurs vertes), cheveux léchés de flammes. Elle est ceinte de sable, les parfums des ravines en gifles sur ses joues.
 
En ses verticales noires, la lumière encercle la nuit . Ouverte par rafales, refermée de plus belle. Elle lave le temps entre l’asphalte et le cri de la meute. Glacée, elle ordonne ses mots à même le vent des jachères. Défi même si jamais l’extinction des brasiers.
 
Elle écarte l’horizon à travers la jungle de ses traits. L’enfant en son ventre étire l’arc-en-ciel du velours de ses doigts. Du mouvement des feuillages au secret de la mer elle appelle les savanes de sa vie, les déserts. Elle vit un à un les battements de cœur de celles et ceux qui firent sa vie un cristal.
 
Demain tel un raisin croulant de graines ? Un sel éclaté en givre que les os et les peaux retiennent ? Soleil éventré,  ruissellement d’elle. Par les doigts magiques de ses lignes elle noue et renoue l’ivraie comme l’ivresse du monde. Venue d’un pays où jaillissaient les eaux d’un mouvement de lèvres, elle reste la femme enduite d’aurore au mutisme obligé.
 
Ses lignes élèvent leur lanterne. Algues, coupures de l’ombre. Quelque part un homme tire encore son filet d’agonie. Comme un poisson dans le piège. Quel couteau pour l’en sortir tandis qu’elle s’écrase le cœur ?
 
Faut-il qu’elle touche sa vulve pour vomir sur celui qui est parti en murant ses fenêtres ? Mais celles-ci reviennent, grimpent sur les murs. Tiédeur même si les visages surgissent encore des sables en buée imprécise.
 
Quelqu’un lui crie : Nomme le, n’écoute pas le noir, sinon celui de tes traits dont peut venir l’oubli. Elle est la femme qui lave chaque vague,  avec en mains la battoir de ses pages.
 
Un jour la mer entra entre ses cuisses : aucun homme n’avait jamais procuré ça. Pâle et prise d’aube, sa gorge fractura le mutisme, portée au milieu de l’eau par ses arbres qui montent encore dans ses images.
 
Peu à peu la vieille côte s’éloigne, le désert reverdit. Elle chante des gouttes blanches dans ce qui tient encore d’un rêve de larmes. Elle réinvente une terre et un passage.  Elle perd un à un les mots qui tuent. Elle offre à sa vie un temps de porcelaine.
 
L’ombre se desserre de sa nuque. A la nuit elle vole une corbeille de figues, ses bras s’apaisent. Gris d’estampe entre le réel et le rêve. Le vent pousse le sable. Le feu étreint le maquis. Sa maison résiste de tous ses murs.
 
Hanches nettes, elle parcourt l’avenue et emprisonne ses larmes dans ses poings. Elle dessine un autre arbre de vie, fine chenille d’ombre au creux épousant la lumière. De la pointe du graphite aux feuillets pas de mots : la grammaire dit ses aisselles.
 
Inverser l’ombre, y laisser le côté douloureux qui ne quitte jamais . vieille fatigue de l’espoir.  Réduire le bonheur à l’espace d’un petit coquillage c’est déjà aller de l’avant dit-elle à la mer.
 
Peu à peu elle coud bout à bout l’ensemble de ses ruines pour en refaire sinon son village du moins le frottement des chaises sur le seuils des portes. Elle y écoute le bruissement des voix anciennes mais les cicatrices se ferment. Au delà des fantômes elle retrouve un goût de peau qui traverse sa chair.
 
En rêve elle cherche le loquet de la porte. Fenêtre saisie de lune. Le corps étourdi. Elle retire la nuit ayant assouvi son passé. Elle coule vers l’été.
 
D’autres mains jusqu’à l’ouverture du sang, mots offerts réduits aux lenteurs de la langue. Halètements d’eau. Femme jambes. Pour une nuit de lune lâcher l’encre. Pâleur au cou. La maison tremble. Frisson de peau arraché des larmes. Jet de chair. Pas de taches. Infime virgule d’eau comme une perle pour éclairer l’obscur. Nervure de chair jusqu’à l’aurore. Pour le parfait silence.

MARINA : ARBORESCENCES, par Jean-Paul Gavard-Perret

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à M.N.

  
  


Qui n'est pas poursuivi par le fantôme d'un arbre ? Autour de lui louvoie une forme de volupté. Souvenirs de la caresse du regard sur l'écorce, désert de quelques mots. Marina Nicolaev entre en sa vibration, rebondit sur sa "peau" à cette “ croisée ” impossible des chemins entre terre et ciel. Pénétration et épuisement, faille et présence. Quelque chose dépasse : il ne s'agit pas de remonter le temps mais de le déplacer.

A sa manière l'artiste écorce l'écorce, l'écorche. Elle se laisse emporter à des compressions ou détentes de sa matière ligneuse et si le tronc peut, pour elle, devenir l'axe violent d'un vide, les racines et les branches dans les trames créées par l'artiste donnent une sensation de vertige. L'artisye à une effraction végétale par une autre qu'on nommera plus cosmique.

Au sein de l'atonie de l'arbre elle crée des murmures. Des lignes surgissent une suite de silhouettes affolées qui viennent chatouiller le ciel en partant de la terre où la vie mais aussi la mort sont plantées.

Pour Marina Nicolaev l'arbre est ce qui rend perplexe, interroge, fascine et mine. Ill est bien L’arbre de vie mais parfois l'arbre de vie du vide où se tatoue le temps. L'artiste y voit la perte irréductible et la pérennité qui différencie le travail du deuil et celui de la mélancolie, cette mélancolie particulière où ne peut se reconnaître ce qui a été perdu qu'à travers l’écorce qui fait abîme.

Une voix cryptée résonne contre la matière dure ou plus diaphane dans laquelle la mémoire inconsciente le l'artiste crée des robes de noces. L’arbre imprime ainsi des sortes de symboles d'espérance et de réconciliation. Puisque par essence il attend.

A travers l'arbre Marina Nicolaev tatoue l’écorce du silence. Car ce qui effraye c’est le silence de l’arbre, son calme. Et parfois c'est ses vrombissements et son agitation frénétique. Ce qui effraye c’est notre propre peur de le jamais pouvoir être à sa hauteur.

Entre passé et futur quelque chose se conjugue. Et l'artiste sait qu'aller du tronc aux branches permet un passage, une lente infusion. Peut-être rêve-t-elle de disparaître, de disparaître dedans puisqu'au sein du temps humain l'arbre est le Revenant. Il est la transgression du temps, son ironie physique.

Certes l'artiste sait aussi que l’arbre ne peut l’arrimer ni à la terre, ni au ciel. Il n’est que ce transfert de l’un à l’autre sur l’écorce du temps qu’il dirige plus loin que son origine. Mais à travers lui Marina Nicolaev ressent de manière étouffée un appel. Devant lui elle est muette mais non immobile ou interdite car elle ne lui est pas soumise.

Elle pense à l'arbre de telle sorte que ce ne soit pas en une pensée qui la porte vers lui. S'affronter à sa matière ne possède rien pour elle d’un rituel indécis et flottant ni d’une préoccupation dérisoire. Ses arbres dessinés font ainsi ce que les mots ne font pas. L'artiste sans le savoir y grave des passages par aspiration intime, dépouillement absolu : c'est une manière pour elle de se révolter peut-être contre ce qui l'étouffe, l'asphyxie : l'arbre est son oxygène.

Et c'est à son regard que l’arbre se mesure, obéit, s'enfonce dans l'inconnu d'une vérité à saisir. Alors, à ce point, comment parler encore de l'origine ? de la continuité ? de la rupture ? Voir ici (en lui) le plus obscur passé - ou le plus insistant avenir. C'est ce que Marina Nicolaev explore afin que la vie rejoigne ce qui l'a empêché et qu'elle le dépasse.

Ouvrir encore ouvrir ce qui peut s’inscrire dans la clôture infime d'un cri d'oiseau. Sur la courbure de l'arbre, grâce à l'artiste, le soleil glisse, de ténèbre en ténèbre, et par les traits noirs, dans la plus grande clarté.

NORD SUD, par Jean-Paul Gavard-Perret

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Le froid de la ville s'écrit la nuit sur les rideaux de fer des magasins lardés de tags et d'inscriptions du type : « non à la misère ». Peur du lendemain. La ville chaque jours s'effondre un peu plus. A l'intérieur ça tient? Un chantier balbutie. Quadrillage serré de fenêtres, les montants ne sont pas encore dressés et demeurent empilés avec leurs vitres sans reflets. Feu vert, la voie et libre, ça klaxonne derrière. On ne veut plus avancer, ça suffit. On reste  pour vois le bordel que ça produit. Faire corps avec cent autres regards de solitudes, des regards qui après avoir crié se lassent et se taisent. Mots d'aucun secours. Lignes. On dit qu'on est chez soi dans la ville. On dit. Peu à peu on se sépare des objets avant qu'on en soit séparé. Se dépouiller, il y a déjà en nous tant de résidus déposés à notre insu. La ville à l'envers dans une tasse de café noir par delà le ciel des vitres du bar. Néons roses de la boîte de travestis près de la gare. A peine plus loin une salle de cinéma d'art et d'essai vivote elle aussi. Puis plus loin encore, près du dépôt du chemin et fer et un bas-côté neigeux une sorte d'hôtel qui rappelle ceux de l'Amérique profonde  ou ceux des autoroutes où l'on couche une nuit dans des draps inconnus avant la sortie où il faudra présenter son ticket avant de finir l'espace qui sépare la fin de l'autoroute d(Algésiras. Terres froides même au sud de l'Espagne en hiver dans l'écran du rétroviseur. Passer le détroit abandonner pour un temps les chemins de mémoire pour la craie blanche de Fez. Dans le souk le ciel se réduira un carré bleu. Il faudra se frayer un passage entre les quartiers de moutons et les figues de Barbarie. De retour on reprendra la micheline, ayant renoncé à la voiture non par souci écologique mais par fatigue. Ballast. Le cul obscène  des maisons s'exhibent le long de la voie. Bjork dans le MP3 pour multiplier le regard et rejeter le silence à plus d'un jet de pierre d'où l'on passe. Lignes encore. Murs. A l?arrivée prendre le bus de la ligne 9. Dessus il est marqué « plage ».  Mais s'arrêter avant, là où la ville se décolore en sales traînées grises le long des pilons de béton, supports de l'autoroute qui mène aux stations. Chapelet continu des phares en pleine saison.

Afrique, par Jean-Paul Gavard-Perret

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dessin:MN 

 Grains de sables collés sur ma peau salée, odeur des algues.

Pièces de la maison striées par les ombres horizontales des stores baissés.

Odeur des gateaux au chocolat, odeur de l'eau de javel, celle qui montait du linge fumant que lavait Jeanne, son bébé collé contre son dos par les boubous. Je l'entends encore chanter très doucement pour m'endormir

Frissons de plaisir en repensant aux heures lourdes et ralenties des après midi à l'école, sous le grand baobab, à découper des images en en perforant le contour de petits trous serrés. Dans la cour de l'école je ramassais des chewing-gums, interdits à la maison, je les lavais au robinet avant de les machouiller, avec les grains de sable restés dedans!

Yassa de poulet dominical de Samba, notre boy, que j'ai vu pleurer assis par terre dans la cuisine, son bébé venait de mourir,  ma mère pleurait en le consolant, j'ai compris plus tard. Il a pleuré aussi, beaucoup, quand nous avons quitté l'Afrique, le laissant là-bas. Déchirements silencieux, encore douloureux, déchirements, mal au coeur.

Nous allions quelque fois nous promener sur le port de Dakar, regarder les bateaux arriver, partir. Fréquents voyages en voiture dans la brousse ou la savane; couchée sur la plage arrière de la 203 je regardais défiler les paysages, les arbres au dessus de moi, la route disparaissait dans la poussière... baobabs, termitières, villages de cases ocres...

Dakar, immeubles modernes de l'époque, maisons blanches et ocres, jardins secrets, bougainvillées couverts de fleurs, les arbres ont tous le tronc blanchi à la chaux, sable rouge dans les caniveaux . Le chemin de l'école passait par une rue bordée de jardins, de l'un d'eux dépassait un arbre qui couvrait le trottoir de jujubes, petits fruits rouges dans la main, grignotés. Sur les trottoirs la misère, les mendiants, certains ont les mains et le nez rongés par la gale, infirmes, suppliants... mal au ventre. Les grands rires africains qui commencent comme un chant rauque et aigu. Les odeurs, les couleurs. Les femmes, les sénégalaises, reines somptueuses et pleines d'humour...

  

L'archipel de la tendresse

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des voyelles de la nuit partout
sauvages sables mouvants
tempête de sable
comme une tendresse des aveugles
nourrie par des fous

toi et moi sans jamais être ensemble
en laissant dans l'eau
nos histoires passées
sans oublier l'archipel inconnu
sables émouvants
tes mains en dormant autour du son
de sa fulgurante
chanson

qui d'entre vous
n'a jamais rêvé d’un archipel si fragile
formé de deux mots
paradis perdu
parmi cette tristesse ressentie
dans l'oubli
sommeil de la voyelle
sans corps
sans abri?

gardons toujours pour nous-mêmes
dans ce royaume au bout des rêves
ce dernier sourire des anges en velours
pas comme les autres

LE JARDIN DE MON PERE, par Jean-Paul Gavard Perret

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à M.N

dessin: M.N. 

 

Il n'y avait pas de lilas dans le jardin de mon père. N'y poussaient que d'effroyables membres, des bouches édentées. Aujourd'hui encore la terre y a perdu ses odeurs. Même les vents l'évitent et pas seulement eux. Dans son enclos le sol n'a plus de brèches : on y a terrassé tous les arbres humains. Et des bras - s'ils en restaient - n'étreindraient plus personne. Non seulement on  tua les fleurs : on en stérilisa le nectar et cravacha les dernières graines, une fois les branches lapidées et les troncs torturés. On n'y vit plus d'âmes. L'horizon se refuse désormais à être espace et les hommes des témoins. Ce jardin est à personne. Pourquoi en parler alors sinon parce qu'on n'a pas enfoui l'horreur d'y vivre ? Mais l'enfouir où ? L'horreur est semence qui pousse où elle tombe. J'ai grandi avec ses chardons de poussier. Qui pourrait l'herboriser et en débarrasser cette poussière de charbon où enfant on a joué avec mes frères ? On disait c'est à cause de la guerre et des bombardements. On disait ça comme on mange une glace avec les dents qui deviennent douloureuses à ce contact. Puis on se rassurait de notre propre chaleur. Et parce que la peur nous nourrissait on lui obéissait. On ne savait rien faire d'autre, trop content d'obtempérer en nous pliant à des ordres qui pour un temps nous épargnaient. On ne donnait plus rien à personne, on donnait quelqu'un à quelqu'un pour subsister, pour continuer sans comprendre que nous étions les constellations d'une même galaxie. Nous habitions par trois : membre, tripe, âme. On serrait tout ça avec l'angoisse. La chair battait à peine. La vie parlait si bas que même nos cris ne la dérangeaient pas. On fignolait notre dissolution, on s'acharnait dans le jardin de mon père. Combien de soleils s'y sont couchés jusqu'à l'écoeurement, jusqu'à ne plus pouvoir ? Je partage encore avec mon père parfois le pain et le couvert d'une façon particulière. Il est dans mes répits et mes sommeils. Mes frères parlent en même temps que moi, piègent mes fuites, falsifient mes échanges. Ils se sont installés entre tous les corps que j'ai voulu aimer. Je n'ai été seul avec personne. Au plus loin de mes abandons pas une femme que j'aie pu approcher sans que je sois traqué par des chiens silencieux. Morsures dans la douceur. Blessure que blessure et doute sous le serment. L'eau ne rafraîchit plus le jardin de mon père aux arbres foudroyés. Ne reste qu'un sillon en béton armé avec un creux au milieu . Une seringue. Un peu d'air. Rien de catastrophique mais de terriblement silencieux pour se sentir exister. Comme une grande marée dans la houle du sang. Il faut bien que la vie commence. Quelque part. Dans quelqu'un.

  

Homme de neige, par Jean-Paul Gavard Perret

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dessin: MN

à M.N.

 

Tenter d’y voir plus clair sous la neige. Pourquoi n’ai-je rien retrouvé de moi-même à partir de quoi je pourrai exister aujourd’hui ? La réponse est pourtant simple : le peu d’espace que j’ai trouvé si grand à défendre n’était rien et fut laissé en friche. Je croyais y risquer ma vie et je n’y ai osé que ma mort avec délice. C’est pourquoi l’existence court un si grand danger : n’être plus tard que l’imagination de son souvenir se donnant, hors du monde, l’infinitivité du temps des rêves. Plus vrai que les calculs, il n’y a que vos paysages. Fleuve entre terre et ciel déchirant l’entre-deux ébloui de clarté hagarde. Où étais-je avant ? A la fin je retrouverai la grotte d’aube de l’attaque à laquelle on accède par un trou de terrier. Tout au long de ma vie je ne l’aurai reconnu qu’à moitié. Ai-je fini par céder ? L’espace annule tous les lieux comme la Sphère de la Mélancolia du Durer ou cette cour d’école où il n’y a jamais eu personne, économe des cris.

 

D’ENTRE VOS ARBRES

L’absent est appelé à venir – non pas à venir s’installer au milieu des choses mais à être le lieu de son absence. Le où, le qui, le quoi de l’appel ne sont qu’un. Pas besoin de l’apprendre. Quand un cri muet atteint il fait le vide autour de nous. Il est partout ailleurs et ailleurs est ici.
Il appelle dans le vide, il appelle le vide.
L’appelant s’origine à l’appel sans appui qui ne prend son départ de rien dans le monde mais s’ouvre dans la faille où le convoi des causes et des effets n’aura jamais rejoint. L’appel est le là de l’ouvert.

Du silence un événement surgit. A lui-même. De rien. Il a lieu et lieu d’être, manifesté en lui même dans l’éclaircie du rien.
Sans défaut la faille sans défaut s’ouvre avec l’appel.
Chaque vide livre son ciel où tout ce qui prétend contenir est en suspens.
L’appel ne veut rien, il traverse le néant.
L’existence est une exclamation dans le vide éclaté. Dans l’ouvert vous pouvez contempler son accès, dans le rien vous pouvez contempler son secret.

 


Insistance passive / Ni enlacés, ni retirés / Témoins l’un de l’autre mais sans preuves / Au détour du temps qu’ils font tourner / Roumanie / France / Que cela soit impossible n’empêche pas / Les paroles traversent « arbitrairement » / Les affiner écoutant la souffrance qui traverse le silence / Que ferait-il s’il ne pouvait plus lui écrire ? / Que ferait-elle si elle pouvait parler ? / « Je parle pour que vous n’ayez pas à parler » (Blanchot) / Paroles revenues du mutisme sans passer par l’apaisement du silence car le mutisme n’est pas le silence / Le silence est sans peur, sans désir, sans souffrance / Le mutisme est livré à la peur, au désir, à la souffrance / Mais celui qui vous parle a peur que ses paroles n’aient pas suffisamment de rapport à l’être et qu’en conséquence il ne vous parle pas / Il faudrait toujours parler « par erreur » pour surprendre la langue / Trop souvent le « je veux dire » cache son « je ne veux pas dire » et « comment dire » son « comment ne pas dire / Armé de cette clé on comprend mieux ceux qui s’adressent à nous / Mais folie de croire émettre des vérités / La vérité : celui qui croît cela est un fou Immobile / Mobile / « merci pour tous les mots qui n’ont pas été dit » (Blanchot) / Car je connais la force de vos mots / Tout ce que je vous envoie doit être terriblement abstrait / Sensation permanente de ne pas être « au contact » / / Passivité refermée dans sa clôture / Elle ne se subit ni comme « soi » ni comme clôture / Tenter de refuser la souffrance / Mais loin d’en être exilé / Sans amis si ce n’est votre amitié d’inconnue / Si près de vous / Si loin, / Si étrangers / Dans notre défilé / Le proche sans approche / Qui nous lie / fidélité indiscernable / Anonyme / Vous écrire pour perdre mon nom / Votre voix sans voix serait-ce mon murmure / Mais votre mutisme parfois si aigu : craie grinçant sur une ardoise / Ni présents / Ni absents / Situation extrême / Pointe / Avec l’écriture au bord de vous / Sans elle vivre sans vous / Cela doit vous sembler bien mince / Mais mon futur est vide / Je le sais / Je le fais / Peu à peu j’élimine tous les objets superflus / Ne gardant que ce qui est nécessaire / Jusque dans le futile / Appeler cela se faire plaisir / Suivrait la liste des CD et des DVD que j’ai encore conservés. / Mais finir (provisoirement) encore avec Blanchot : « - Que feriez vous si vous étiez seul ? – La question ne se poserait pas parce qu’il n’y aurait personne pour la poser » / Ce qui demeure malgré tout une pirouette…

A voix très intime
A bouche cousue
Rumeur d’être
Fendez les feuilles noires
Pour ne laisser à vif que les branches
Et les racines
Dissipez la brume
Aux abords du fleuve noyé.

Une ferveur sans alarme
Vouée à ne pas finir
Enfouie au fond d’une poche
Tel un talisman
Tel un don.

L’aurore inscrite
Dans les replis du noir
Annonce incisive
Pâleur lente à s’affirmer
Au dessus de votre jardin de vie.

 
  
 

LE OUI QUE TU TE DOIS, par Jean-Paul Gavard-Perret

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img525 par vous

dessin: MN 

 Entre tes lèvres et ton souffle, cette boule d’angoisse où s’effondrent les mots de péché. Dans la proximité du vrai ton mutisme est-il prison et ténèbre ? Attends que se dénouent les mots qui te délivreront.  Je voudrais me porte malgré toi au devant de ta vie. Stupeur ivre à espérer pour toi un temps neuf. Mais à la fin quand retombe l’égarement la honte est là qui m’accueille. 

Et pourtant je reprends : romps tes liens, va où  te pousse ta faim. Au besoin pour vivre plus trahis ce qui donnait sens à ton existence : blessures, erreurs, fourvoiements, décombres. Ce n'est bien sûr pas simple : quelle direction prendre lorsqu’il te faut vivre au rebours ce qui jusque là guidait tes pas? 

Tu as usé tes forces à trier le vrai du faux, à te donner des fondations, à essayer de te comprendre. Mais quand l’urgence fait signe il te faut trancher des amarres même si tout a été détruit de ce que tu avais édifié. La vie parfois nous conduit à renier ce qui en elle est besoin de perfection.  

Tu pensais qu’elle était où tu n’étais pas. Un jour tu as franchi la frontière, tu as marché jusqu’a te perdre. Mais jamais la voie est droite. Ce vers quoi on marche se situe au delà de ce qui fut atteint. Lorsque tu as cédé à l‘appel du large tu t’es  risquée plus loin jusqu’a perdre ton chemin. 

Mais ton pays intérieur te  rappelle ce dont tu t’es amputée. As-tu voulu pirater ce que personne ne pouvait vous donner ? T’es-tu trop vite convaincue d’avoir touché au port ? Il te reste à vivre les richesses amassées dans tes cales. Le temps te portera. Tes mots n’étoufferont plus sur la terre des matins de mémoire. 

Ta faim dévore la fin. Sous l’agonie de ce qui délabre : la remontée de ta foi en toi ? tu sais maintenant ce qui endeuille l’innocence. Tu n’appartiens pas au camp des menteurs, des coupables qui harcèlent le besoin de nouer fermement ton bâillon en te forçant à t’abstenir d’être qui tu es. Au besoin n’étouffe pas ta plainte. 

Les champs de pierres succèdent encore aux champs de pierres mais sois qui tu deviens, tu peux désormais te rejoindre. Il faut poursuivre encore parfois au fond de la douleur et de la nuit. Tu renoues avec ta terre, tu épouses tes racines.  Reprends l’étroit chemin. 

Le vent qui heurte les pêchers et couche leurs branches dans le ciel s’engouffre en toi.Il chasse tes vieux savoirs, quête ta lumière. Son ordre est encore obscur mais la mutation octroie l’inespéré. Plus vaste l’espace même si la guerre n’a pas pris fin Ayant acquis la force de te laisser vaincre, ta lumière sèche tes plaies, tu soutiens le face à face. 

Tu ne parles que d’une seule voix. En glissant tu t’es élevée. La lueur est encore lumièreLorsqu’elle survit à l’amertume des épreuves dont elle naît.  

ADDENDA 

T’écrire un filet blanc sur la fumée d’une ligne qui se recouvre d’un fil rouge. Un silence dont la goutte ne tombe pas au ciel, ne monte pas sur la terre. Hantée l’errance. Signes enlacés à ta hampe autour de l’attente qui éponge ton ombre. Les mots essayent d’atteindre, d’interrompre, de convertir  ta trace. Je vais par l’espace oscillant de tes œuvres enfermées dans le livre impossible de ton nom pour embarquer. Ni arrivant, ni partant. Dans l’exode collectif du corps. Se dénuder  en suspens aérien. L’incision dans la chair délivre de la brûlure de l’os. Mots  soumis à tes images, aux gestes loin de soi et près du commencement et de la fin. 

TEMPS D’UN CORPS CLOS 

Egal dans le trop. On ne dort plus, on avance. On demeure avec les débris d’une langue devenue sable. Et aussi ce qui reste de corps. Autour devient égal. Du moins on essaye. Pour continuer. S’introduire dans l’hiver. Sans trop geler. On n’oublie pas. On n’écrit pas tout. Ce serait entrer dehors.  Rien n’est lisible, n’est-ce pas ? En rester là. Reprendre sans doute. Mais plus tard.

 

CONFIDENCE DE LA MER, par Jean-Paul Gavard-Perret

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Pour M.N.

Tes images conduisent jusqu'aux limites, jusqu'à ton lieu. Sur les hauts murs tombe le ciel. Il n'y a personne d'autre qu'elles dans l'air muet.

Vivre là, secrètement, respirer entre tes murs, regarder arriver le soir. Comme un anneau ta vie y ajoute un cercle de lumière.

Dans ton atelier nourri par le soleil sur la trame de la chaux réapprendre la lumière afin que dans le silence de la nuit tout puisse se consumer jusque dans le sommeil.

Au matin : deux ou trois nuages et puis l'immensité de l'air tremblant dans la brume. Plus tard ce sera l'attente, la côte, la mer entrevue avant qu'elle ne jaillisse et coule autour de toi.

Que tu en deviennes l'Ile et l'île de l'Il dont les syllabes ne seront que rumeurs parmi les vagues.

 Calice et colombe. L'âme aussi nue que le ventre, le murmure d'aurore. Entendre de nouveau la mer qui t'appelle entre le chœur des cigales.

Pourrons-nous connaître la sérénité dans l'air qui brûle ? Je verrai l'amandier, j'entendrai ta voix. Faisons dans notre connivence à l'offrande de qui nous sommes contre le poids des jours.

Le soleil comme une pluie touche tes mains en bas lorsque tu sors de l'eau. Lumière charnelle, épaule du désir.

Revenir à la région de l'origine, à la matière immortelle et maternelle dût-il ne demeurer de nous que la pierre qui dira notre commune mémoire.

 

Tes divinations : traces, trajets, foulées. L'intervalle tenu en respect, l'écart des fissures. La mer gris ardoise moutonne au large, plus azurée vers la plage où Artaud fuit un chien danois sous les yeux d'une jeune anglaise qui tient un poisson dans ses mains blanches. Dessus le vol d'un oiseau de Brancusi aussi élégant qu'abstrait. Morsure de l'invisible. Etre emporté par ta destination, ton premier âge où chaque mot portait déjà sa propre traduction du corps en images. Remonter la pente, retrouver la danse.

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